La déclaration d'utilité publique (DUP) est l'acte juridique par lequel l'État marocain ou une collectivité territoriale reconnaît officiellement qu'un projet — autoroute, ligne de tramway, zone industrielle, équipement public — justifie l'expropriation de propriétés privées. Pour des milliers de propriétaires marocains, cette procédure représente une réalité brutale : leur bien peut être acquis de force, même s'ils s'y opposent. En 2026, avec l'accélération des grands chantiers d'infrastructure liés au Mondial 2030 et aux plans de développement urbain, les DUP se multiplient dans les agglomérations de Casablanca, Rabat, Tanger et Marrakech. Comprendre le mécanisme, vos droits et les recours disponibles est devenu une priorité pour tout propriétaire.

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À retenir

Au Maroc, la procédure d'expropriation pour cause d'utilité publique est régie principalement par la loi n° 7-81 relative à l'expropriation pour cause d'utilité publique et à l'occupation temporaire, promulguée par le dahir du 6 mai 1982, et ses textes d'application. Cette loi encadre à la fois la procédure administrative et la procédure judiciaire d'indemnisation.

Qu'est-ce que la déclaration d'utilité publique ?

La DUP est la première étape formelle de la procédure d'expropriation. Elle est prononcée par décret ou par arrêté selon la nature du projet et l'autorité qui le porte. Elle a pour effet de légitimer juridiquement l'atteinte au droit de propriété, droit pourtant protégé par l'article 35 de la Constitution marocaine de 2011, qui garantit le droit à la propriété privée tout en autorisant l'expropriation à des fins d'utilité publique, sous réserve d'une juste et préalable indemnisation.

Concrètement, la DUP peut être déclenchée pour une très large gamme de projets : construction d'une route nationale ou d'une voie ferrée, réalisation d'un ouvrage hydraulique, création d'une zone d'aménagement urbain, implantation d'un hôpital, d'une école ou d'une zone industrielle. Dès lors qu'un projet est déclaré d'utilité publique, le ou les biens identifiés dans le périmètre concerné peuvent faire l'objet d'une procédure d'expropriation formelle.

Les deux niveaux de la procédure

  1. La phase administrative : publication de la DUP au Bulletin officiel, enquête publique, fixation du périmètre d'expropriation et identification des biens et propriétaires concernés.
  2. La phase judiciaire : saisine du tribunal administratif compétent par l'expropriant, ordonnance de prise de possession et fixation judiciaire de l'indemnité d'expropriation si aucun accord amiable n'a été trouvé.

Le déroulement concret de la procédure pour un propriétaire

Dès la publication de la DUP au Bulletin officiel, une enquête publique est ouverte pendant une durée généralement comprise entre 30 et 60 jours. Durant cette phase, les propriétaires et occupants concernés peuvent consulter le dossier d'enquête et formuler des observations. C'est un moment clé souvent sous-estimé par les propriétaires, car les observations formulées à ce stade peuvent influencer le périmètre final retenu.

Une fois l'enquête close et le projet maintenu, l'administration engage des négociations amiables avec les propriétaires identifiés. Une offre d'indemnisation est faite sur la base d'une évaluation réalisée par les services des domaines. Si le propriétaire accepte l'offre, un acte amiable est signé et la procédure judiciaire est évitée. Si le propriétaire refuse — ou si aucun accord n'est trouvé dans un délai raisonnable, généralement deux à trois mois — l'expropriant saisit le tribunal administratif. Le juge peut alors ordonner la prise de possession immédiate du bien, à condition que l'indemnité provisoire proposée soit consignée au greffe du tribunal.

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Attention

La prise de possession judiciaire peut intervenir très rapidement après l'ordonnance du tribunal, parfois sous 15 jours. Le propriétaire peut se retrouver dans l'obligation de quitter son bien avant même que l'indemnité définitive soit fixée. Il est impératif de consulter un avocat spécialisé dès la réception de la première notification officielle.

Délais moyens observés en pratique

  • Enquête publique : 30 à 60 jours après publication de la DUP.
  • Négociation amiable : 2 à 6 mois selon la complexité du dossier.
  • Ordonnance de prise de possession : prononcée dans un délai de 1 à 3 mois après saisine du tribunal.
  • Fixation définitive de l'indemnité : 6 mois à 3 ans selon les recours exercés.
  • Durée totale de la procédure complète en cas de litige : 2 à 5 ans.

L'indemnisation : comment est-elle calculée ?

L'indemnité d'expropriation est le point névralgique de toute procédure de DUP. La loi marocaine prévoit que l'indemnisation doit être juste et préalable, couvrant l'intégralité du préjudice direct, matériel et certain causé par l'expropriation. En pratique, elle comprend l'indemnité principale (valeur vénale du bien) et, le cas échéant, des indemnités accessoires couvrant les préjudices annexes comme les frais de déménagement, la perte d'exploitation pour un commerce, ou le préjudice de relogement.

L'évaluation est réalisée par la Direction des Domaines relevant du ministère des Finances. Elle prend en compte la valeur du bien à la date de l'acte portant transfert de propriété ou à la date de la prise de possession, sans tenir compte des améliorations réalisées après la publication de la DUP — une règle qui pénalise les propriétaires qui auraient entrepris des travaux après cette date. Les tribunaux administratifs marocains fixent généralement les indemnités sur la base de comparables de marché dans le secteur concerné.

Exemples de niveaux d'indemnisation observés

  • Terrain nu en zone périurbaine de Casablanca : entre 800 et 2 500 MAD/m2 selon la localisation et la constructibilité.
  • Appartement en immeuble collectif à Rabat : entre 6 000 et 12 000 MAD/m2 selon l'état et le quartier.
  • Local commercial en rez-de-chaussée à Tanger : indemnité principale entre 8 000 et 18 000 MAD/m2, plus indemnité de perte d'exploitation.
  • Villa individuelle en zone résidentielle à Marrakech : évaluation cas par cas, souvent entre 4 500 et 9 000 MAD/m2 de surface habitable.
  • Terrain agricole en zone rurale : entre 150 et 600 MAD/m2, nettement inférieur aux prix du marché dans certains cas.

Conseil

Faites réaliser votre propre expertise immobilière contradictoire par un expert agréé dès réception de l'offre d'indemnisation de l'administration. Cette contre-expertise est recevable devant le tribunal administratif et constitue votre principal levier pour obtenir une indemnisation plus proche de la valeur réelle du marché. Les écarts entre l'offre initiale des Domaines et la valeur de marché peuvent atteindre 30 à 50 % dans certaines zones en forte tension foncière.

Vos droits et recours en tant que propriétaire exproprié

La procédure d'expropriation n'est pas un simple fait accompli contre lequel le propriétaire est sans ressource. La loi marocaine prévoit plusieurs mécanismes de protection et de contestation que tout propriétaire averti doit connaître et activer au bon moment. Comprendre le cadre juridique de votre propriété — notamment si elle est immatriculée ou non — est un préalable indispensable. À ce titre, il est fortement recommandé de lire notre article **"ANCFCC : comment obtenir un titre foncier au Maroc"** (https://menzil.ma/guides/juridique/ancfcc-obtenir-titre-foncier-maroc), qui détaille l'importance de la régularisation foncière, notamment dans les zones rurales ou périurbaines particulièrement exposées aux projets d'infrastructure.

Les principaux recours disponibles

  • Observations lors de l'enquête publique : contester le principe même du projet ou son périmètre avant que la DUP ne soit définitivement arrêtée.
  • Négociation amiable active : ne pas accepter la première offre sans expertise contradictoire préalable.
  • Recours devant le tribunal administratif pour contester le montant de l'indemnité provisoire ou définitive.
  • Appel devant la Cour d'appel administrative puis pourvoi en cassation devant la Cour de cassation.
  • Recours en annulation de l'acte de DUP pour excès de pouvoir, si des vices de procédure sont identifiés (rare mais possible).
  • Droit de rétrocession : si le bien exproprié n'a pas reçu la destination prévue dans un délai de 10 ans, le propriétaire peut demander sa restitution.

Le droit de rétrocession est un mécanisme méconnu mais puissant. Prévu à l'article 28 de la loi n° 7-81, il permet à l'ancien propriétaire — ou à ses ayants droit — de récupérer le bien si l'expropriant ne l'a pas affecté à l'usage déclaré d'utilité publique dans un délai de dix ans. La demande de rétrocession doit être formulée dans un délai de deux ans à compter du moment où le propriétaire a connaissance de la non-affectation. Cette disposition est fréquemment ignorée, alors qu'elle constitue une protection réelle contre les expropriations spéculatives ou les projets abandonnés.

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L'importance du statut juridique du bien

Le statut foncier du bien exproprié a une incidence directe sur la procédure et sur la facilité à percevoir l'indemnité. Un bien immatriculé au titre foncier offre la sécurité maximale : l'identité du propriétaire est certaine, les droits réels sont connus, et la procédure d'indemnisation est simplifiée. En revanche, pour les biens en cours d'immatriculation, en statut melk non immatriculé ou en indivision, des complications peuvent surgir et retarder significativement le paiement effectif de l'indemnité. Par ailleurs, les questions fiscales liées à la cession imposée méritent attention : notre article **"Fiscalité de la vente immobilière au Maroc en 2026"** (https://menzil.ma/guides/vendeurs/fiscalite-vente-immobiliere-maroc-2026) apporte un éclairage utile sur le traitement fiscal des plus-values réalisées dans ce contexte.

Chantier de construction infrastructure urbaine au Maroc

Projets d'infrastructure et foncier urbain

Les grands travaux d'infrastructure liés au développement urbain et aux échéances sportives internationales accélèrent le recours aux déclarations d'utilité publique dans les principales métropoles marocaines.

Stratégies pratiques pour défendre la valeur de votre bien

Face à une procédure d'expropriation, une stratégie proactive est infiniment plus efficace qu'une position réactive. Les propriétaires qui obtiennent les meilleures indemnisations sont ceux qui ont préparé leur dossier en amont, mobilisé les bons experts et engagé un dialogue structuré avec l'administration expropriante, tout en n'hésitant pas à aller en justice quand l'offre est manifestement insuffisante.

  1. Rassembler immédiatement tous les documents de propriété : titre foncier, actes notariés, permis de construire, plans cadastraux, quittances de taxe d'habitation et de taxe de services communaux.
  2. Mandater un expert immobilier agréé pour une évaluation contradictoire indépendante du bien.
  3. Consulter un avocat spécialisé en droit de l'expropriation dès la première notification officielle, avant toute signature.
  4. Documenter photographiquement et par vidéo l'état du bien, ses équipements, ses aménagements et son environnement immédiat.
  5. Ne jamais signer l'acte amiable sans avoir préalablement comparé l'offre des Domaines avec l'expertise contradictoire.
  6. En cas de procédure judiciaire, préparer un dossier de comparables de ventes récentes dans le secteur pour étayer la demande d'indemnité.

Conseil

Si votre bien est loué au moment de la DUP, informez rapidement votre locataire de la situation. L'occupant peut lui-même avoir droit à une indemnité de déplacement ou de réinstallation, distincte de celle versée au propriétaire. Un dialogue précoce évite des conflits ultérieurs et facilite la prise de possession si elle devient inévitable.

"Lorsque j'ai reçu la notification d'expropriation pour mon terrain à la périphérie de Rabat, l'offre initiale des Domaines était de 950 MAD/m2. J'ai mandaté un expert qui a établi une valeur de 1 850 MAD/m2. Après une procédure judiciaire de dix-huit mois, le tribunal a retenu 1 620 MAD/m2. La différence représentait plus de 400 000 MAD sur mon terrain de 600 m2. Le coût de la procédure et des honoraires d'avocat a été largement couvert par ce gain." — Propriétaire exproprié, Rabat-Salé, 2025.

Ce qu'il faut retenir sur la déclaration d'utilité publique

  • La DUP est régie par la loi n° 7-81 du 6 mai 1982 : elle légitime l'expropriation mais impose une indemnisation juste et préalable.
  • L'enquête publique est la phase clé pour contester le périmètre du projet : ne pas la laisser passer sans réaction.
  • L'offre initiale de la Direction des Domaines est souvent inférieure de 20 à 50 % à la valeur réelle de marché dans les zones tendues.
  • Le droit de rétrocession permet de récupérer le bien si le projet n'est pas réalisé dans les 10 ans suivant l'expropriation.
  • Un bien immatriculé au titre foncier facilite la procédure et protège mieux le propriétaire qu'un bien en statut melk non immatriculé.
  • Ne jamais signer l'acte amiable sans expertise contradictoire préalable et consultation d'un avocat spécialisé.

À approfondir sur Menzil

  • Voir aussi : ANCFCC : comment obtenir un titre foncier au Maroc → https://menzil.ma/guides/juridique/ancfcc-obtenir-titre-foncier-maroc
  • Voir aussi : Fiscalité de la vente immobilière au Maroc en 2026 → https://menzil.ma/guides/vendeurs/fiscalite-vente-immobiliere-maroc-2026
  • Voir aussi : VEFA au Maroc : protection de l'acheteur immobilier en 2026 → https://menzil.ma/guides/juridique/protection-acheteur-immobilier-vefa-maroc
  • Voir aussi : Inflation et immobilier au Maroc : qui gagne et qui perd ? → https://menzil.ma/guides/actualites/inflation-immobilier-maroc-qui-gagne-qui-perd
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Client Menzil

Acheteur — Casablanca

Questions fréquentes sur la déclaration d'utilité publique

Peut-on refuser une expropriation pour cause d'utilité publique au Maroc ?
Non, une fois la DUP légalement prononcée et la procédure judiciaire engagée, il n'est pas possible de s'opposer définitivement au transfert de propriété. En revanche, vous pouvez contester le montant de l'indemnité devant le tribunal administratif, demander l'annulation de la DUP pour vice de procédure, et exercer ultérieurement votre droit de rétrocession si le projet n'est pas réalisé dans les 10 ans.
Quelle est la différence entre expropriation amiable et judiciaire ?
L'expropriation amiable est conclue par accord entre le propriétaire et l'expropriant sur le montant de l'indemnité, sans recours au juge. Elle est plus rapide et moins coûteuse pour les deux parties. L'expropriation judiciaire intervient en l'absence d'accord : le tribunal administratif fixe une indemnité provisoire, ordonne la prise de possession, puis fixe l'indemnité définitive dans une procédure séparée pouvant durer plusieurs années.
L'indemnisation d'expropriation est-elle soumise à l'impôt ?
L'indemnité d'expropriation est assimilée à un prix de cession pour le calcul de la plus-value immobilière. Elle est donc en principe soumise à l'impôt sur le revenu au titre des profits fonciers, au taux de 20 % sur la plus-value nette (différence entre l'indemnité et le prix d'acquisition actualisé). Des exonérations peuvent s'appliquer, notamment pour la résidence principale détenue depuis plus de 6 ans. Il est recommandé de consulter un conseil fiscal avant la signature de tout acte.
Que se passe-t-il si le projet déclaré d'utilité publique n'est finalement pas réalisé ?
Si dans un délai de 10 ans suivant le transfert de propriété, le bien exproprié n'a pas reçu la destination prévue par la DUP, l'ancien propriétaire ou ses ayants droit peuvent exercer un droit de rétrocession. La demande doit être formulée dans les 2 ans suivant la connaissance de la non-affectation. Le bien est alors restitué contre remboursement de l'indemnité d'expropriation perçue.
Les locataires ont-ils des droits en cas d'expropriation du bien qu'ils occupent ?
Oui. Les occupants du bien exproprié — locataires, exploitants commerciaux — peuvent prétendre à des indemnités distinctes de celles versées au propriétaire, couvrant notamment les frais de déménagement, de réinstallation et, pour les commerces, la perte de clientèle et de fonds de commerce. Ces indemnités sont fixées dans le même cadre judiciaire et doivent être réclamées activement par les occupants concernés.

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