Lors d'un achat immobilier au Maroc, les servitudes figurent parmi les charges légales les plus fréquemment ignorées par les acquéreurs. Pourtant, elles peuvent conditionner l'usage d'un bien, en limiter les possibilités de construction, voire générer des litiges coûteux avec les voisins. Définies par le Dahir formant Code des Obligations et des Contrats (DOC) du 12 août 1913 et par les dispositions du Dahir du 2 juin 1915 sur la propriété foncière, les servitudes constituent des charges réelles qui s'imposent à un fonds dit « servant » au profit d'un fonds dit « dominant ». Elles survivent aux mutations de propriété et s'inscrivent dans le titre foncier. Comprendre leur nature, leur régime juridique et leurs effets pratiques est indispensable avant de signer tout compromis de vente ou de déposer un permis de construire.

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À retenir

En droit marocain, une servitude est une charge imposée sur un immeuble (fonds servant) pour l'utilité d'un autre immeuble (fonds dominant) appartenant à un propriétaire différent. Elle est attachée aux fonds, non aux personnes, et se transmet automatiquement lors de toute cession immobilière.

Le cadre juridique des servitudes au Maroc

Les servitudes immobilières au Maroc sont principalement régies par le Dahir du 9 ramadan 1331 (12 août 1913) portant Code des Obligations et des Contrats, notamment ses articles 131 à 224, et par le droit coutumier islamo-marocain codifié en marge du droit français introduit sous le Protectorat. Le régime de l'immatriculation foncière, gouverné par le Dahir du 12 août 1913 sur l'immatriculation des immeubles, est central : une servitude n'est pleinement opposable aux tiers que si elle est inscrite sur le titre foncier du fonds servant. Sur les immeubles en situation juridique précaire, c'est-à-dire non immatriculés, la preuve de la servitude repose souvent sur des actes notariés, des actes adoulaires (établis par deux adouls) ou des jugements du tribunal de première instance.

Le droit marocain distingue trois grandes catégories de servitudes selon leur origine : les servitudes naturelles, qui découlent de la situation des lieux (écoulement des eaux pluviales, par exemple) ; les servitudes légales, imposées par la loi dans un intérêt public ou de voisinage ; et les servitudes conventionnelles, établies par la volonté des parties dans un acte juridique. Cette tripartition structure l'ensemble du régime applicable et détermine les conditions d'établissement, de preuve et d'extinction de chaque type de charge.

Les servitudes naturelles

Les servitudes naturelles naissent de la configuration physique des fonds. La plus courante est la servitude d'écoulement des eaux pluviales : les fonds inférieurs sont tenus de recevoir les eaux qui découlent naturellement des fonds supérieurs, sans intervention humaine. Cette obligation s'applique dans les zones rurales comme dans les quartiers urbains en pente, notamment dans des villes comme Tétouan, Chefchaouen ou les arrondissements collinaires de Fès. Le propriétaire du fonds supérieur ne peut aggraver cette servitude par des travaux qui augmenteraient le débit ou modifieraient l'écoulement naturel, sous peine de voir sa responsabilité engagée.

Les servitudes légales

Les servitudes légales sont imposées par la loi et existent indépendamment de tout accord entre voisins. Elles constituent le corpus le plus diversifié et le plus conflictuel en pratique au Maroc. Parmi les plus importantes figurent la mitoyenneté, le droit de passage en cas d'enclave, les distances à respecter pour les constructions et plantations, et les règles relatives aux vues et jours.

  • Servitude de passage : tout propriétaire dont le fonds est enclavé, c'est-à-dire sans accès à la voie publique, peut réclamer un droit de passage sur les fonds voisins moyennant une indemnité fixée à l'amiable ou par le tribunal. L'indemnité varie généralement entre 5 000 MAD et 50 000 MAD selon la surface concernée, la localisation et l'usage prévu.
  • Mitoyenneté : les murs, haies et fossés séparant deux propriétés sont présumés mitoyens sauf preuve contraire ou marque d'appartenance exclusive. Les frais d'entretien et de reconstruction sont partagés à parts égales entre les deux propriétaires.
  • Servitude de vue : les fenêtres et ouvertures donnant directement sur le fonds voisin sont soumises à des distances minimales. Une vue droite ne peut être créée à moins de 2 mètres de la ligne séparative ; une vue oblique doit observer un recul d'au moins 60 centimètres.
  • Distances de plantation : les arbres à haute tige doivent être plantés à au moins 2 mètres de la limite séparative ; les arbres et arbustes de faible hauteur à 50 centimètres minimum.
  • Servitude d'égout des toits : le propriétaire est tenu d'aménager ses toitures de sorte que les eaux de pluie s'écoulent sur son propre fonds ou sur la voie publique, et non sur le fonds du voisin.
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Attention

La servitude de passage pour enclave est l'une des sources de litiges les plus fréquentes devant les tribunaux de première instance au Maroc, notamment dans les zones périurbaines de Casablanca, Marrakech et Agadir. Le délai moyen de règlement judiciaire dépasse 18 mois. Avant tout achat en lotissement ou en milieu rural, vérifiez systématiquement l'accès direct à la voie publique sur le titre foncier.

Les servitudes conventionnelles : liberté contractuelle et limites

Les servitudes conventionnelles sont créées par la volonté des propriétaires, soit dans un acte de vente, soit dans une convention distincte. Elles permettent d'aménager des droits que la loi n'impose pas : servitude de non-bâtir pour préserver une vue panoramique, servitude de passage pour desservir un lotissement privé, ou encore servitude de hauteur limitant l'élévation des constructions futures. Pour être opposables aux tiers, ces servitudes doivent être publiées au livre foncier au bureau de la Conservation Foncière compétente. Les frais d'inscription oscillent en général entre 300 et 600 MAD de frais administratifs, auxquels s'ajoutent les honoraires notariaux calculés sur la valeur du bien.

La liberté contractuelle connaît des limites importantes. Une servitude conventionnelle ne peut contredire les dispositions d'ordre public, notamment les règles d'urbanisme fixées par les Plans d'Aménagement (PA) approuvés par le ministère de l'Aménagement du Territoire National. Elle ne peut pas non plus être perpétuelle et imprescriptible si elle porte atteinte à l'essence du droit de propriété. Enfin, dans les copropriétés régies par la loi 18-00 sur la copropriété des immeubles bâtis, les servitudes internes à l'immeuble sont en principe régies par le règlement de copropriété, acte qui prévaut sur les conventions individuelles entre copropriétaires.

Identifier les servitudes avant un achat : la procédure à suivre

La due diligence juridique d'un bien immobilier au Maroc doit impérativement inclure la vérification des servitudes existantes. Cette démarche s'articule en plusieurs étapes concrètes. Premièrement, demander un état de la situation juridique du titre foncier (communément appelé état hypothécaire ou certificat de propriété) auprès de la Conservation Foncière. Ce document, délivré en 48 à 72 heures ouvrables moyennant des droits de 150 à 300 MAD, mentionne l'ensemble des inscriptions grevant le bien, dont les servitudes publiées. Deuxièmement, consulter le Plan d'Aménagement de la commune pour identifier les servitudes d'utilité publique : couloirs d'infrastructure, zones non aedificandi, reculs obligatoires par rapport aux voies et cours d'eau. Troisièmement, visiter physiquement les lieux et interroger les riverains sur d'éventuels droits de passage coutumiers non encore formalisés.

  1. Demander le certificat de propriété et l'état des inscriptions à la Conservation Foncière (délai : 48 à 72 heures, coût : 150 à 300 MAD).
  2. Consulter le Plan d'Aménagement en vigueur auprès de la commune ou de l'Agence Urbaine compétente pour identifier les servitudes administratives.
  3. Faire réaliser un bornage contradictoire par un géomètre topographe agréé pour confirmer les limites séparatives avec les fonds voisins (honoraires : 3 000 à 8 000 MAD selon la superficie).
  4. Vérifier l'acte de vente initial et les actes antérieurs pour détecter d'éventuelles servitudes conventionnelles non encore transcrites au titre foncier.
  5. Consulter un notaire ou un avocat spécialisé en droit immobilier pour valider l'analyse juridique complète avant la signature du compromis de vente.

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Extinction des servitudes et règlement des litiges

Une servitude peut s'éteindre de plusieurs façons reconnues par le droit marocain. La confusion, c'est-à-dire la réunion des deux fonds dans la même main, met fin automatiquement à la servitude car on ne peut avoir une charge sur son propre bien. Le non-usage pendant trente ans emporte également extinction par prescription extinctive, à condition que ce non-usage soit continu et non interrompu. La renonciation expresse du propriétaire du fonds dominant, formalisée par acte notarié et publiée à la Conservation Foncière, constitue un autre mode d'extinction. Enfin, la disparition de l'utilité qui fondait la servitude peut être invoquée judiciairement pour en demander la radiation.

Les litiges relatifs aux servitudes relèvent de la compétence du Tribunal de Première Instance (TPI) dans le ressort duquel est situé l'immeuble. La procédure judiciaire, bien que théoriquement encadrée par des délais stricts, dépasse fréquemment 24 mois en pratique dans les grandes villes, en raison de l'encombrement des juridictions. Le recours à la médiation conventionnelle, introduite par la loi 08-05 relative à l'arbitrage et à la médiation conventionnelle, constitue une alternative intéressante : un accord de médiation peut être homologué par le tribunal en quelques semaines, avec des frais de procédure sensiblement inférieurs à ceux d'un procès ordinaire.

Dans les transactions portant sur des biens à fort enjeu financier, comme les programmes résidentiels ou les actifs commerciaux dans des villes telles que Casablanca, Marrakech ou Agadir, les servitudes administratives liées aux projets d'infrastructure (autoroutes, lignes tramway, réseaux d'assainissement) peuvent générer des moins-values significatives sur la valeur vénale. Avant de procéder à une estimation de votre bien, il est conseillé de vérifier si un périmètre de protection ou un couloir réservé affecte votre parcelle. Notre guide **"Estimer la valeur de son bien immobilier au Maroc : guide complet"** (disponible sur menzil.ma) détaille les facteurs de décote à prendre en compte lors de toute évaluation.

Documents fonciers et plans cadastraux posés sur un bureau, représentant les servitudes immobilières au Maroc

Plan cadastral et titre foncier : la clé de l'identification des servitudes

Le titre foncier marocain, géré par la Conservation Foncière sous tutelle de l'Agence Nationale de la Conservation Foncière, du Cadastre et de la Cartographie (ANCFCC), centralise toutes les inscriptions grevant un immeuble, dont les servitudes publiées.

Les servitudes d'utilité publique méritent une attention particulière dans le contexte des grands projets d'aménagement en cours au Maroc. Avec les investissements liés à la Coupe du Monde 2030 et au développement des zones logistiques et touristiques, de nombreuses communes ont révisé leurs Plans d'Aménagement entre 2023 et 2025, intégrant de nouvelles servitudes non aedificandi, des couloirs verts ou des zones de recul renforcées. Ces modifications, opposables dès leur publication au Bulletin Officiel, peuvent affecter rétroactivement la constructibilité de terrains acquis avant leur entrée en vigueur, sans obligation d'indemnisation systématique, sauf dans les cas relevant de l'expropriation pour cause d'utilité publique. Pour en savoir plus sur vos droits en cas d'expropriation, consultez notre article **"Expropriation immobilière au Maroc : vos droits"** sur menzil.ma.

Nous avons failli acquérir un terrain à Bouskoura sans vérifier les inscriptions au titre foncier. C'est notre notaire qui a découvert une servitude de passage au profit du voisin, traversant la parcelle sur 15 mètres de largeur. Le vendeur n'en avait jamais parlé. Cette vérification nous a évité un litige certain et une perte d'au moins 120 000 MAD sur la valeur du bien. - Rachid M., investisseur immobilier, Casablanca.

Ce qu'il faut retenir sur les servitudes immobilières au Maroc

  • Les servitudes sont des charges réelles attachées au fonds, pas à la personne : elles se transmettent automatiquement lors de toute vente immobilière.
  • Le droit marocain distingue trois catégories : servitudes naturelles (écoulement des eaux), légales (passage, mitoyenneté, vues) et conventionnelles (créées par contrat).
  • Pour être opposable aux tiers, une servitude doit être inscrite sur le titre foncier à la Conservation Foncière.
  • La distance minimale pour une vue droite sur le fonds voisin est de 2 mètres ; pour une vue oblique, elle est de 60 centimètres.
  • L'identification des servitudes avant tout achat nécessite de consulter le titre foncier, le Plan d'Aménagement communal et de procéder à un bornage contradictoire.
  • En cas de litige, la médiation conventionnelle offre une alternative plus rapide et moins coûteuse que la procédure judiciaire devant le TPI.

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  • Voir aussi : Estimer la valeur de son bien immobilier au Maroc : guide complet - menzil.ma/guides/vendeurs/estimer-valeur-bien-immobilier-maroc-guide-complet
  • Voir aussi : Contrat de bail Maroc : clauses importantes et pièges à éviter - menzil.ma/guides/conseils/contrat-bail-maroc-clauses-importantes-pieges
Menzil nous a accompagnés du début à la fin de notre projet. Leur connaissance du marché local et leur rigueur sur la vérification des documents nous ont permis de finaliser l'achat en toute sérénité.
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Client Menzil

Acheteur — Casablanca

Questions fréquentes sur les servitudes immobilières au Maroc

Une servitude non inscrite au titre foncier est-elle valable ?
Une servitude non inscrite au titre foncier reste valable entre les parties qui l'ont consentie, mais elle est inopposable aux tiers, notamment à un acquéreur de bonne foi. Pour protéger vos droits, faites systématiquement publier toute servitude conventionnelle à la Conservation Foncière.
Comment obtenir un droit de passage si mon terrain est enclavé ?
Si votre fonds ne dispose d'aucun accès à la voie publique, vous pouvez réclamer un droit de passage sur les fonds voisins par voie amiable, en vous appuyant sur un acte notarié, ou par voie judiciaire devant le Tribunal de Première Instance. Une indemnité doit être versée au propriétaire du fonds servant, fixée en fonction de la superficie et de la localisation. Elle varie généralement entre 5 000 et 50 000 MAD.
Qui est responsable de l'entretien d'un mur mitoyen ?
En droit marocain, les frais d'entretien et de réparation d'un mur mitoyen sont partagés à parts égales entre les deux propriétaires riverains. Si l'un d'eux refuse de contribuer aux travaux nécessaires, le voisin peut les faire exécuter et réclamer le remboursement de la moitié des coûts par voie judiciaire.
Une servitude peut-elle être supprimée après 30 ans sans usage ?
Oui. Le non-usage trentenaire est l'un des modes d'extinction reconnus par le droit marocain. La prescription extinctive suppose cependant que le non-usage ait été continu, non interrompu et non équivoque pendant toute la période. L'extinction doit ensuite être constatée par un acte notarié ou un jugement, puis publiée à la Conservation Foncière pour radiation du titre.
Les servitudes administratives (reculs, couloirs d'infrastructure) donnent-elles droit à une indemnisation ?
En principe, les servitudes administratives d'urbanisme (reculs, zones non aedificandi imposées par un Plan d'Aménagement) ne donnent pas automatiquement droit à une indemnisation, car elles constituent des limitations au droit de propriété dans l'intérêt général. Une indemnité n'est due que lorsque la restriction atteint le niveau d'une expropriation de facto, appréciée au cas par cas par les tribunaux administratifs.

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